La Tisseuse d'encre

Pendant des jours, elle tisse, ajoute des fils de nuit sur la trame de son métier, passe et passe encore la navette dans la fibre bleu roi, fredonnant des berceuses que les Nocturnes oublient toujours.

Sive ne compte plus les nuits passées dans son atelier ; sa tâche demeure plus importante que les fêtes et les promenades dans les rues de la Cité, ou les rumeurs qui se racontent, ou les bals qui se donnent dans les belles maisons de la Grande Place. Elle préfère se concentrer sur son ouvrage, car elle est la seule à même de réaliser un tel trésor.

Une fois le tissu terminé, elle entreprend de le broder, le parer de motifs de constellations au fil d’argent, d’étoiles et de contes qu’elle connaît par cœur alors qu’elle ne les a entendus qu’une seule fois, relatés par son commanditaire : là, un lieu qui lui est cher, perdu dans le désert ; là, une rencontre au cœur de la Cité, dans ses entrailles de pierre, où plus personne ne va ; là encore, une Nocturne, apparition aux yeux d’or et au cœur mécanique dont il n’a jamais réussi à comprendre les rouages ; là enfin, une clef, un secret, un passage ou un tunnel qui se fraie un chemin sous terre.

Sive croit dessiner un planisphère, peut-être la carte du cœur de ce Nocturne pas comme les autres qui lui a commandé ce vêtement. Voilà pourquoi elle y met autant de soin, sans se presser, sans se hâter, refusant les invitations et oubliant les discussions, délaissant les siens et tous les Nocturnes qui évoluent au-dessus d’elle.

Elle ne voit plus le temps qui passe. Puis le sablier se vide, la promesse s’exauce : elle achève l’habit. Non pas « enfin », mais « déjà ». Elle soupire.

Sive pose donc son aiguille, et attend.

Elle n’attend pas longtemps.

« Te voilà, marchand, salue-t-elle lorsque son visiteur frappe à sa porte.

— Je t’ai dit que je viendrais sitôt ton travail accompli. »

Il sourit, l’Oneiroi, quand il passe le seuil. Sive distingue à peine son visage à la peau sombre dans l’obscurité de son atelier, mais ses yeux étincellent de façon si étrange depuis que le rêve l’a traversé, et elle songe que la présence du Nocturne chez elle suffirait à récompenser son œuvre. Elle le regarde, et détaille sa jeunesse troublante, les innombrables tresses décorées de perles qui cascadent dans son dos, la tunique usée qu’elle avait réalisée pour lui il y a si longtemps.

Elle se lève alors, s’approche, et lui tend le vêtement qu’elle vient d’achever : l’habit est semblable à celui qu’il porte, mais neuf, brillant et avec de nouvelles étoiles dans ses constellations. De nouveaux souvenirs, de nouvelles histoires. Il touche la fibre avec révérence et sourit de nouveau.

« C’est toujours un plaisir de faire affaire avec toi, affirme-t-il.

— Tout l’honneur est pour moi. Il est si rare d’offrir ses services au marchand de sable… D’ordinaire, c’est nous qui requérons tes faveurs, et non l’inverse. »

Un rire, partagé dans le silence de l’atelier. Puis l’Oneiroi glisse une main dans la poche de son manteau et en retire une poignée de sable qu’il laissait ruisseler sur le sol à ses pieds, une poussière noire qui s’envole dans les airs afin de se couler d’elle-même dans le sablier.

Sive ne perd pas une miette de ce spectacle. Elle voudrait retourner l’objet, mais elle a le temps. Elle a toujours le temps, grâce au marchand de sable.

Celui-ci s’incline avant de s’éloigner, et lui adresse un dernier sourire :

« Sois sûre que je reviendrai : tu es la seule capable de créer ces vêtements d’encre, la seule à capturer ces souvenirs qui fuient de mon esprit. À bientôt, chère Sive. »

Puis il disparaît, en une tempête de sable dans la nuit.

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